Jan w kanpe, konsa yo pran foto w

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Le titre de ce texte est une inscription que j’ai lue sur le pare-brise d’un tap-tap, un de ces tap-tap décorés comme vous savez. Bon, il n’y a rien d’extraordinaire au fait de lire une telle inscription (maximes, proverbes haïtiens, etc.) sur un pare-brise. Je peux citer des exemples de ce florilège de formules :

  • « Apye pi mal. »
  • « Pi sansib pi soufri. »
  • « La jalousie rend l’homme méchant. »

Etc.

Mais on aura vite saisi la teneur négative, pessimiste qui domine dans ces formules ambulantes. Cela n’empêche pourtant pas qu’il y en ait de positives, tel que celui dont ce billet traite.

Jan w kanpe, konsa yo pran foto w.

Dans un effort de traduction, je suis amené à dire que « le miroir ne modifie pas les images ». Ainsi, votre image sera fidèle, c’est-à-dire que la photo représentera ce que la camera aura capté. Toutes réserves faites, cette phrase à une leçon à nous enseigner. Il faut croire que ce n’est pas le miroir qui crée cette image qu’il renvoie. Il faut croire que votre scoliose sur la photo n’est pas le fruit d’un trucage savant du photographe mais un défaut bien réel.

Jan w ou kanpe, konsa yo pran foto w!

Saisissant rappel à la réalité.

Une façon de nous dire que ce que nous voyons n’est ni illusion ni cauchemar. J’ai envie de pousser la rhétorique jusqu’à dire que nous nous tenons mal (nou kanpe mal, nou pa byen kanpe).

Nous nous tenons sur des failles, dansant sans cesse afin d’oublier que tout s’ébranlera un jour ou l’autre.

Nous nous tenons sur le sentier de vents impétueux avec nos casques aux oreilles pour ne pas en entendre le sifflement. Pour ne pas entendre quand la nature, cet arbitre, sifflera la fin de la civilisation de l’imprudence.

Nous nous tenons aux bords d’une catastrophe humaine en nous endormant sur nos ONG-oreillers, oreillers qui ne peuvent rien contre des toits crevés.

Jan w kanpe, konsa yo pran foto w.

Mais attention à ne pas diaboliser le photographe qui prendrait une trop juste photographie. Quand un écrivain[i] déclare que la plaie est « mûr[e] à crever », ne nous bouchons pas les oreilles. Ne brisons pas le miroir, il n’est pas responsable de notre laideur.

Arrêtons de nous tenir mal, redressons-nous car « jan w kanpe, konsa yo pran foto w. »

 

©Jean-Elie François

24 Février 2018

[i] Fankétienne, Mûr à crever, 1968

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